Réflexions en marge de la délocalisation de Jacob Delafon Brive au MarocL’annonce par le groupe états-unien Kohler de la fermeture de l’usine Jacob Delafon à Brive, avec pour conséquence quelque 140 suppressions d’emplois, au profit du développement de l’usine de Tanger au Maroc, m’a amené à quelques recherches, encore superficielles, et quelques réflexions, sur les relations commerciales U.E. / Maghreb, et plus précisément Maroc.
Posons d’abord l’inégalité de développement, et donc de coût du travail. L’ouvrier marocain gagne moins de 200 Euros par mois, (2000 MAD, soit 180 Euros), contre un SMIC français net autour de 1000 Euros. Ceci n’est pas nouveau, et l’écart de niveau de vie moyen est même plus creusé encore que l’écart entre les salaires ouvriers. On considère qu’il y aurait un écart de niveau de vie de 1 à 20 entre l’Europe et la rive sud de la Méditerranée, soit probablement un rapport plus grand que de 1 à 10 entre la France et le Maroc. C’est dans ce contexte que, à la fin des années 1990, en pleine heure de gloire du néo-libéralisme triomphant, on a conclu des accords de libre échange entre l’U.E. et le Maghreb. Le Maroc a ainsi paraphé avec l’Union européenne en 1995 un accord de libre-échange. Ce libre-échange commercial, cumulé à une appréciation de 15% de l’Euro par rapport au Dihram marocain (aujourd’hui, 100 MAD (Dirham marocain) = 8,9352 Euros ; en 2000,100 MAD = 10,292 Euros), ont renforcé la compétitivité marocaine, toutes choses égales par ailleurs, de l’ordre de 30%. Alors entendons-nous : il n’y a pas plus favorables au partenariat euro-méditerranéen que les républicains de gauche du MRC. Nous pouvons même aller jusqu’à considérer que les écarts de développement entre l’Europe et le Maroc ne sont pas tellement plus élevés qu’entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est, et qu’il est pertinent de développer une zone commerciale homogène à l’échelle euro-méditerranéenne face au dumping sud-asiatique et à la concurrence monétaire déloyale de la zone dollar. Mais il est manifeste que, à l’instar de l’élargissement européen, le libre-échange Europe-Maghreb obéit au même paradigme que la mondialisation néo-libérale à laquelle il pourrait être au contraire un outil de résistance. En effet : - au lieu de créer une zone de libre-échange euro-méditerranéenne dont le marché intérieur serait protégé du dumping sud-asiatique par des écluses douanières, l’Europe intégrée et ses partenaires méditerranéens sont en prise directe avec la zone dollar et l’Asie du Sud-Est - faute de pouvoir faire face à cette concurrence déloyale (d’autant plus que l’Euro fort l’étouffe), l’Europe voit sa croissance ralentie - conjuguée au dogmatisme libéral de ses dirigeants, cette paralysie économique de l’Europe l’empêche de corriger, par l’investissement et le co-développement au service d’une harmonisation sociale vers le haut, les déséquilibres entre l’Ouest et l’Est européens, ainsi qu’entre l’Europe et la rive Sud de la Méditerranée. Dans ce contexte, loin d’être un partenariat « gagnant – gagnant » pour constituer une zone économique et sociale homogène, et un môle de résistance à la mondialisation libérale, le libre-échange Europe-Maghreb n’est qu’un élément de plus du nivellement social et environnemental par le bas, de la désindustrialisation française. Il est grand temps de changer de cap. Oui, l’Europe doit devenir un bouclier face à la mondialisation libérale, et cesser d’en être le chausse-pied. Oui, elle doit s’allier pour cela au Maghreb (comme d’ailleurs à la Russie). On peut concevoir que cette alliance passe par le libre-échange, à condition qu'ils soit compensé par un investissement massif de l’Europe de l’Ouest vers son Est et son Sud. Pour en avoir les moyens, l’Europe de l’Ouest doit retrouver le chemin de la croissance, en changeant radicalement de politique monétaire, et en coupant court à la concurrence déloyale de la zone dollar et au dumping sud-asiatique, respectivement en faisant baisser le niveau de l’Euro, et en introduisant des écluses douanières. Dans ce modèle, le Maghreb a vocation à être un véritable partenaire économique associé à l’Europe, et non à demeurer l’un des terrains de délocalisations de capitalistes financiers court-termistes, avides de profits. Ce serait l’intérêt de l’Europe, et l’intérêt du Maghreb. Car dans la logique actuelle, le Maghreb est condamné à ne devoir son attractivité qu’au maintien de ses peuples à un niveau de développement dix fois moins élevé que leurs voisins européens… faute de quoi, les investisseurs financiers trouvent en Chine ou ailleurs des plus pauvres à exploiter./ Lundi 5 Avril 2010
Patrick TRANNOY
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