21 avril 2002 - 22 avril 2012 : dix ans pour rien ?
Toute la journée, les commentateurs et certains acteurs politiques ne manqueront pas de gloser sur le 21 avril 2002, dont c'est le neuvième anniversaire. L’élimination de Lionel Jospin dès le premier tour, la présence de Jean-Marie Le Pen au second, ont en effet marqué l’histoire politique récente de notre pays. Au-delà des interprétations superficielles, répandues par ignorance, mauvaise foi ou tactique, il y a certes des enseignements à tirer de ce grave incident politique. Pas sûr qu’ils le soient, hélas.
Foin des bavardages pavloviens, autour des causes qui n’en sont pas. Lionel Jospin aurait, nous dit-on, perdu au premier tour à cause « des divisons de son camp », et singulièrement de la candidature Chevènement. Cette assertion est tautologique. Un candidat perd toujours à cause des autres. C’est le principe d’une élection dite « disputée », c’est-à-dire d’une véritable élection. Lionel Jospin aurait-il été le seul candidat, qu’il eût sans aucun doute été élu Président de la République. Des raisonnements comme celui-ci, au mieux, sont anti-pluralistes, donc anti-démocratiques, au pire, relèvent de la débilité profonde. Pas tout à fait, je le concède : Lionel Jospin aurait perdu, selon cette assertion, à cause « des divisions », certes, mais « de son camp ». Voilà qui nous permet d’aborder la question centrale. Qu’est-ce qu’un « camp » politique ? Comment se définit-il pour l’élection cardinale que constitue (qu’on le déplore ou non…), l’élection présidentielle ? En 2002, de fait, Jean-Pierre Chevènement n’était pas dans le « camp » de Lionel Jospin, et réciproquement. Le premier n’était pas, non plus, dans le « camp » de Jacques Chirac[*]. Aucun n’était, bien sûr dans celui de Jean-Marie Le Pen. Pourquoi n’étaient-ils pas « dans le même camp » ? Parce que Jean-Pierre Chevènement présentait un projet très différent de Lionel Jospin. Un tout autre paradigme de construction européenne (la différence de vision entre les deux allait s’éclairer à la faveur du référendum de 2005). Une conception de l’unité de la République difficilement conciliable avec celle du Premier Ministre sortant (qu’on songe à la question corse). Une façon plus que distincte d’assumer (ou non…) l’exigence de sécurité des Français, notamment les plus modestes. Une approche à maints égards opposée de l’Ecole de la République (s’il est permis de schématiser un peu, c’était la transmission des savoirs et de la morale républicaine pour l’un, l’agora des épanouissements pour l’autre)… Et bien sûr, au plan économique et social, deux options très éloignées : Chevènement défendait les services publics jusqu’et y compris contre les directives européennes de libéralisation, il préconisait l’intervention publique dans le pilotage économique et industriel malgré la politique de concurrence de la Commission, s’engageait sur l’augmentation du SMIC de 25% en rendant des marges de compétitivité aux entreprises… toutes choses qu’on ne retrouvait pas dans le programme de Jospin, qui, c’est lui-même qui le disait, « n’était pas socialiste » (le programme… au moins). Les mêmes causes qui ont motivé la candidature de Chevènement, ont démotivé l’électorat populaire. Ce n’est pas vers Chevènement (et puisque Jospin porte la responsabilité de sa défaite, Chevènement doit assumer celle de n’avoir pas convaincu non plus cet électorat populaire) que s’est porté l’électorat ouvrier, dont seulement 11% a voté Jospin (ils étaient 25% en 1995, avant de l’avoir vu à l’œuvre). Ni les abstentionnistes, les votes blancs, et les votes nuls : près de 13 Millions, une réserve d’électeurs 65 fois supérieure à l’électorat supplémentaire que Lionel Jospin aurait dû convaincre pour se qualifier au second tour ! Alors, pour éviter un nouveau 21 avril, allons chercher les remèdes à la racine des maux. Que le candidat socialiste propose une vraie réponse alternative à la politique de Sarkozy, à la crise de capitalisme financier mondialisé, à la dislocation de la République indivisible, laïque et sociale, à l’obscurcissement de l’horizon national. Que le candidat socialiste porte un programme, qu’il s’appelle ou non comme celui du MRC, « de salut public », pour sortir la France de l’ornière, et avec elle proposer à nouveau au monde un autre chemin que celui de vibrer à l’unisson d’un globalisme ploutocratique failli ! Qu’il porte une vision de la puissance et de l’indépendance d’une Europe enfin dimensionnée, de la Méditerranée à la Russie, pour pallier l’écrasement qui nous est promis entre les deux becs de la pince de fer sino-états-unienne. Une telle Europe ne peut se bâtir que sur la coopération volontariste de ses Nations. Qu’il apporte une réponse à la crise de l’Euro, en puisant dans les propositions les plus inspirées du programme socialiste, puisqu’au sein même du PS, d’aucuns ont rejoint les positions chevènementistes (réforme des statuts de la BCE, pilotage politique intergouvernemental du change Euro / Dollar et Euro / Yuan, etc.). Qu’il ose, sans qu’il soit ici question d’une quelconque dérive autarcique (dont la caricature n’a pour but que de dissimuler la couardise de ceux qui la mettent en avant), proposer de protéger l’économie européenne des concurrences déloyales exercées par les multinationales dans les pays où elles peuvent exploiter la main d’œuvre et dévaster l’environnement… Qu’il assume l’autorité de la loi, égale pour tous, et l’école de la citoyenneté, de l’émancipation intellectuelle et culturelle, de l’excellence républicaine… Ce candidat socialiste, Jean-Pierre Chevènement le soutiendrait. Ce candidat socialiste, nous sommes prêts non seulement à ne pas « diviser son camp », car ce serait bien le nôtre aussi, mais à ne pas compter nos heures, notre énergie, notre volonté, pour nous mettre entièrement à son service. Ce candidat socialiste, nous sommes prêts à l’aider à « changer la vie ». Nous ne demandons pas mieux ! Existe-t-il ? Ce n'est certainement pas Dominique Strauss-Kahn. Gageons que, si ce candidat authentiquement socialiste devait ne pas se révéler, le 22 avril 2012 risquerait fort, avec ou sans candidature Chevènement, de ressembler au 21 avril 2002… Dix ans pour rien ? [*] Soyons un peu provocateurs, pour faire avancer le débat et « bien châtier », puisqu’au fond nous les « aimons bien », nos camarades socialistes : nous avons ici écrit « le premier n’était pas dans le camp de Jacques Chirac », car enfin, le second, lui, avait, comme Premier Ministre, signé avec le Président sortant l’accord européen de Barcelone, qui allait engendrer, quelques années plus tard, la libéralisation du service public de l’électricité, ou encore l’allongement de la durée de cotisations des retraites… Jeudi 21 Avril 2011
Patrick TRANNOY
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